Le Privé Bonsoir

Je ne sais plus trop quand c'était exactement. Peut-être en novembre ou peut-être en octobre 1994. Je n'étais pas majeur, de toute façon. Vu que j'étais pas venu seul. C'était une boite. Au Angles, une ville proche d'Avignon, pas très loin de rien. En fait. Perdue après un centre commercial. On passait entre des immeubles à peine terminés. Une ville complète allait émerger, de toute façon. Comme tout le sud est. On arrive dans une espèce de foret.

Et une boite se tenait là, au milieu des pierres. Ça s’appelait le Privilège un an avant. C'était devenu Le Privé. Nom totalement tarte comme de toute façon 95% des noms de discothèques en France. Si les noms de salle de concert sont toujours classes, les noms de boites sont toujours beauf. C'est comme ça, c'est la règle. Frontière entre deux mondes, deux univers, deux routes totalement parallèles qui ne se croisent que très rarement à travers un mélange de genres.

Mais le mélanges de genre, vous savez, ici, ce n'est jamais quelque chose qu'on aime. Enfin pas trop. Voire surement pas.

J'étais aussi excité que stressé. Ou les deux. Je me souviens plus si j'avais fumé. Ou picolé avant. Surement. Vu qu'on avait pas trop d'argent, il fallait faire gaffe à bien gérer notre niveau de défonce. Les boites que j'avais faites avant passaient encore du rock. Avant que ça soit mort, le rock. Cette période où une nouvelle musique avait envahi les lycées, et donc mon bahut. La techno. C'est comme ça qu'on l’appelait à l'époque. C'était simple pour tout le monde et ça englobait un peu tout et n'importe quoi. Je savais qu'il y avait des Raves aussi. Et tout un code et un mythe autour de ça, organisé depuis 2 ans dans le coin.

J'avais pas le permis et je connaissais personne pour me trimbaler là dedans. Mais ça avait l'air d'être un monde à part. Moi j'ai donc choisi la voie des boites et la voie de cette boite pour m'abreuver de sons nouveaux pour l'époque. Je savais pas qu'il venait d'Ibiza, forcément ni d'autres endroits taxés de hippies.

Crédit photographique et droits : Karen Abramyan


Mais à une heure du matin, à l'annonce du "Privé bonsoir", qui sera le cri de ralliement d'une génération éphémère d'une nuit, un morceau arrive, et c'était celui-là :


Et j'ai compris à ce moment là que j'allais être emporté par cette vague pendant des années.

Pourtant je jouais dans un groupe aussi à l'époque. Enfin jouais. je tentais de tenir  une basse entre les mains pour y sortir quelques accords pas trop dégueulasses et suffisamment inaudibles pour pas qu'on l'entendent trop. J'avais rêvé de jouer dans un groupe mais des fois, il vaut mieux que ça ne soit que des rêves.

Cette musique. Je voulais savoir qui c'était. Pourquoi il y avait ces deux montés, couplées à un basse énorme, ça faisait faire des choses à mon corps assez puissantes.

Beaucoup de gens vont en boite pour pécho. Je n'ai jamais pécho en boite. Jamais. Moi je voulais juste attendre ça et encore et encore, et entendre des gens gueuler comme des cons jusqu'à 4, 5H00 du matin, ivres ou drogués. Totalement déconnectés. La vie, les relations amoureuses, ce que t'as fait dans la semaine, le pourquoi tu as envie de m'expliquer que le mec la bas il te plais mais tu vois c'est compliqué. Le pourquoi la vie est mal faite quand même. Non tout ça, finalement, je m'en foutais.

Cette boite était marrante. Elle était construire dans de la roche. y avait un Patio à l'époque. Un vrai coin assez pourri, avec des fauteuil et des canapés tout pas beaux. Ça sentait pas la classe. Ça ne l'était pas. C'était une boite pour les mineurs. Enfin, c'était la légende. Qui était en partie vraie, peut-être. Je ne sais pas, je suis pas flic et je m'en fous.

Toujours est il que la boite de Sky était pas chère. Même pour ça que j'ai vite arrêté d'en boire. Tu puais clairement de la gueule avec et il fallait irrémédiablement passer à la vodka si tu voulais pas faire fuir tout interlocuteur potentiel à partir d'une certaine heure.

Quand j'y pense quand même, à toutes ces putains de soirées. Ce qui était bien aussi, c'était que je ne savais clairement pas m'habiller. C'était le plus drôle. Et avec ma coupe de cheveux moisie encore mieux. J'étais le petit dernier d'une bande avec qui ça se passera mal quelques années plus tard. Mais qu'importe, je garderais toujours en tête quelques trucs sympa. Et je virerais de ma mémoire tous les autres, pas forcément glop.

Cette boite à l'époque était un petit cocon. Avec un petit coté Précurseur. Des tas de DJ maintenant mondialement connu y ont fait des sets, plus ou moins réussi, plus ou moins transcendants. je me souviendrais des deux passages des Daft Punk (sans casque et sans masque), de Bob Sinclar, de mecs comme Tonio ou encore de Jeff Mills qui m'a le plus impressionné je crois (le type devait mixer avec trois vinyles). Des Dj qui ont comptés. De la musique nouvelle, avec des sons sorti droit de l'espace. De la House des familles à de l'ambiant en passant par du hardcore.


C'était une petite famille, un petit cocon. Les gens de là bas, même à l'extérieur, ce n'était pas pareil. On se disait bonjour là bas et on se parlait là bas. Rares sont les gens avec qui j'ai eu une relation un peu plus poussée et encore plus rares sont ceux avec qui j'ai gardé un lien. On venait écouter ce que le DJ résident avait trouvé dans son Sound System. Y avait une énergie, une nouvelle énergie. Celle d'un autre truc qui n'avait plus de prise sur le temps. On était catalogué par les autres. Ou pas. De tout façon, dans le sud, dauber sur les autres est une seconde nature. Ca fait partie de son charme. Il faut juste le savoir,  ne pas être surpris et surtout se dire que ça n'a strictement aucune espèce d'importance.

Oui j'ai jamais pécho. Parce que quand j'entendais ça, j'étais ailleurs, j'étais chez moi, dans ma tête et il se passait des trucs très intéressant et plus passionnant que tenter de vouloir approcher une fille d'un soir pour niquer avec une capote sans rien sentir et tout ceci avec le sourire. Et une énergie que je voulais garder pour ça :

Laurent Garnier - Crispy Bacon (ou la danse de la pluie, pour les intimes)

La danse de la pluie. Avec un beaucoup de son. Marrant comme c'était bon.

Après, bien entendu, il y a comme dans toutes les boites plusieurs étapes. Plusieurs respirations plus ou moins commerciales destinés à faire participer et consommer un max de monde. Pour ça qu'il fallait attendre 3 heures pour ré-avoir du son. Trois heures du mat, l'heure ou les gens bien s'en vont. Et ceux qui sont soit cramés, soit drogués ou encore totalement esseulés restent. Celles où il commence à se passer quelque chose en fait. Le 3/5 heures du mat, jusqu'à ce que ça ferme, c'était réservé aux purs et aux moins purs. Les oiseaux de nuit et les fauves lâchés.

C'était une boite calme maintenant que j'y pense. Moins de coup de couteaux que d'autres, moins de bastons et de trucs totalement improbable. Pas de nez cassés ni trop de bouteilles fracassées sur la tête du voisin. J'avais connu un peu ça ailleurs, ça m'avait changé. C'était vraiment un cocon, finalement. Malgré tout.

J'idéalisé pas vraiment cet endroit. C'était ma troisième maison. Celle où je pouvais finalement me permettre pas mal de trucs que j'aurais jamais pu faire ailleurs. J'étais devenu un habitué. C'est comme ça qu'on appelle les types qui sont là tous les week end ou presque. Je venais d'ailleurs seul puisque j'allais retrouver plein de gens comme moi.

Non, cette époque était marrante. Je sais que des gens m(ont haie pour certains trucs. Je sais que j'aurais pu faire une ou deux saloperies à d'autres. Je sais surtout que c'est là ou j'ai perdu le plus clair de mon pognon. Je sais aussi que c'est là ou je regrette rien. Finalement. Que les gens que  j'ai blessés, depuis sont mariés, ont des gosses et que leur vie se passe merveilleusement bien. Ou du moins, c'est ce que j'imagine.

Il s'en est passé des trucs dans cette boite. Un ami (enfin à l'époque, avec d’être un enfoiros de première) a eu un grave accident. Une amie a travailler au bar pendant des années (et ça a allégé de temps en temps mon porte monnaie, d'ailleurs, merci à elle) . J'étais dans mon monde et j'avais l'impression de tout maîtriser.

Je ne sais plus ce que cette boite est devenue. Je pourrais vite le savoir, tu me diras. Mais j'ai pas forcément envie. C'est cette période qui était marquante, parce qu'il y avait un renouveau. Je ne suis pas sûr, maintenant que les mecs mixent avec du CD et du MP3, ça soit mieux.

Jeff Mills - The Bells

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